Croire : les livres illustrés chrétiens
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Le christianisme est une religion de livres : non seulement du Livre – la Bible ; mais aussi des livres : descriptifs et textes des prières et cérémonies, vies de saints, ouvrages destinés aux fidèles soucieux d’approfondir leur foi. Dans ces livres, l’image a les rôles que lui reconnaît traditionnellement l’Eglise : elle suscite de pieuses émotions et elle instruit les illettrés en donnant à voir ce que le texte donne à lire. Mais à partir du XVIe siècle l’image ne se limite plus à ce rôle de paraphrase et apporte des informations absentes du texte.
Enfin, dans les livres religieux, comme profanes, l’image servait au Moyen Âge à structurer un ouvrage en ponctuant ses articulations grandes et petites. Ce rôle subsiste mais il évolue avec les techniques de gravure.
[Missel à l'usage de Trèves]
[Bâle : Michael Wenssler, 1490]
Incunable in-folio de 319 feuillets, relié en veau.
Fonds anciens et précieux : Res INC 191.
Au XIVe siècle se développe une représentation du Christ crucifié particulièrement marqué par les plaies et la souffrance, laissant échapper des flots de sang. Ces images servent de support à une dévotion au Christ souffrant. Cette imagerie reste très présente jusqu’au XVIe siècle, et elle perdure jusqu’à nos jours, comme en atteste la récente Passion du Christ de Mel Gibson.
L’image du crucifié s’est intégrée dans le missel, le livre servant au prêtre à dire la messe. Elle s’inscrit traditionnellement au début de la prière eucharistique, qui marque, dans le dogme catholique, la transformation du pain et du vin en corps et sang du Christ. Le rôle de l’image ici n’est pas simplement d’aider à repérer ce passage dans le missel, elle invite et aide le prêtre à prier plus intensément à ce moment essentiel de la célébration.
La vie de Madame saincte Marguerite, Vierge & martyre, avec son Antienne, Verset Respons & Oraison
Rouen : Richard Aubert, [1550-1600]
In-8 de huit feuillets ; élément d’un recueil factice d’éditions de Richard Aubert composé de 4 pièces, relié en basane avec décor doré à la plaque.
Fonds anciens et précieux : Res CLMF 31
La question de l’image est sensible dans toutes les religions : l’Islam et le Judaïsme la proscrivent et le christianisme connaît de nombreux mouvements et églises iconoclastes. Le risque est que le fidèle confonde Dieu et ses représentations, qu’il en vienne à adorer une image ou, plus dangereux encore, une statue de Dieu comme s’il s’agissait de Dieu et tombe finalement dans l’idolâtrie – le culte des images, des statues.
Aussi la place de l’image a-t-elle été soigneusement restreinte par l’Eglise. Pourtant, la confusion menace quand certaines images ont des vertus propres. Le cas de cette image de la plaie du Christ est donc particulièrement intéressant : non seulement l’image a des vertus bénéfiques, mais elle est gravée sur bois, et peut être reproduite en grande quantité.
Encart : Les quatre sens de l’Ecriture
HENTENIUS, Joannes
Biblia ad vetustissima nunc recens exemplaria castigata...
Francfort sur le Main : George Corvin, Sigismond Feyrabend..., 1566
In-folio de 674 feuillets. Reliure en peau de truie estampée à froid. Ex-libris des chanoinesses d’Etival.
Metz, Bibliothèques – Médiathèques, D 15
Comment interpréter la Bible de façon juste ? La théologie médiévale définit quatre sens de l’Ecriture, le sens littéral, ou la lettre, et plusieurs sens spirituels. Elle justifie ainsi l’existence de ces sens multiples : l’Ecriture n’a qu’un seul sens – le sens littéral, qui correspond à l’Histoire sainte ; mais cette histoire même a plusieurs sens : un sens moral, un sens allégorique et un sens mystique.
Pour un épisode donné, le sens moral correspond à la morale que peut en tirer un chrétien. Le sens allégorique fait le lien avec des événements dans le Nouveau Testament ; ainsi les multiples sacrifices dans l’Ancien Testament préfigurent-ils la crucifixion de Jésus Christ. Enfin, le sens mystique annonce les réalités d’après la fin des temps.
HENTENIUS, Joannes
Biblia ad vetustissima nunc recens exemplaria castigata...
Francfort sur le Main : George Corvin, Sigismond Feyrabend..., 1566
In-folio de 674 feuillets. Reliure en peau de truie estampée à froid. Ex-libris des chanoinesses d’Etival.
Metz, Bibliothèques – Médiathèques, D 15
L’image est un moyen traditionnel de faire connaître l’histoire sainte aux illettrés ; à ce titre elle est souvent utilisée dans l’illustration de la Bible, mais justement pour les passages historiques, narratifs de celle-ci, et non pour les livres sapientiaux. Deux textes sont particulièrement illustrés dès le Moyen âge, la Genèse et l’Apocalypse, se référant respectivement à l’origine et à la fin des temps. Les deux sont par ailleurs riches en scènes très visuelles. Ainsi la Création, au début de la Genèse, permet-elle de représenter des animaux exotiques, voire fantastiques, qui éclipsent une scène aussi importante que la création de l’homme et de la femme.
HENTENIUS, Joannes
Biblia ad vetustissima nunc recens exemplaria castigata...
Francfort sur le Main : George Corvin, Sigismond Feyrabend..., 1566
In-folio de 674 feuillets. Reliure en peau de truie estampée à froid. Ex-libris des chanoinesses d’Etival.
Metz, Bibliothèques – Médiathèques, D 15
Qui dit histoire dit succession d’événements. Représenter la dimension temporelle dans une image nécessite, comme la représentation de la troisième dimension, le recours à des conventions appelées codes iconographiques. Nous connaissons celles de la bande dessinée, ou plutôt, nous y sommes habitués au point de ne plus en avoir conscience. Les codes de l’imagerie ancienne ne sont pas moins précis. Dans le cas de l’Arche de Noé, l’épisode principal est au centre de l’image, au second plan : les animaux entrent dans l’arche par couples sous la férule de Noé. Avant cela Noé a reçu l’appel de Dieu, comme représenté au premier plan, à droite de l’image. La suite de l’histoire – le Déluge et la colombe qui revient avec un rameau d’olivier – est représentée à l’arrière-plan, à gauche.
LA HAYE, Jean de (éditeur scientifique)
ROULETTE, Gilles (illustrateur)
Biblia Maxima versionum ex linguis orientalibus
Paris : Denis Béchet, 1660
In-folio en 19 volumes, relié en veau moucheté. Ex-libris de la bibliothèque des Carmes déchaux de Metz.
Metz, Bibliothèques – Médiathèques, C 23
A partir du XVIe siècle, le développement de l’image scientifique concerne aussi l’image religieuse. Celle-ci peut notamment servir l’exégèse – l’étude du sens historique, littéral de la Bible. L’illustration exégétique passe par des cartes situant les lieux cités dans la Bible ; mais aussi par des reconstitutions à caractère archéologique de monuments, d’objets, de costumes : le Temple de Jérusalem, l’Arche d’alliance, le vêtement du grand-prêtre.
FINÉ, Claude Oronce de Brianville
LE CLERC, Sébastien (illustrateur)
Histoire sacrée en tableaux, pour Monseigneur le Dauphin
Paris : Chez Charles de Sercy, 1693 (2ème édition)
In-12 en 3 volumes, Reliure plein cuir en veau, dos et coupe estampés à chaud.
Metz, Bibliothèques – Médiathèques, Res K 1875.
L’interprétation de la Bible selon les trois sens spirituels est en grande partie traditionnelle. Pour certains épisodes, on trouve trace dans l’illustration de l’interprétation allégorique reconnue. C’est notamment le cas de l’épisode de la manne. Selon l’Exode, alors que les Hébreux errent dans le désert du Sinaï après avoir fui l’Egypte, Dieu les nourrit, d’abord d’une pluie de colombes, puis de la manne, « quelque chose de menu comme la gelée blanche » selon le récit biblique. Ce miracle est traditionnellement interprété comme la préfiguration de l’Eucharistie, le sacrement où Dieu se donne en nourriture à son peuple sous les apparences du pain et du vin. L’illustration s’écarte de la lettre du texte – la rosée – en représentant une pluie d’hosties évoquant le sens allégorique de l’épisode.
[THOMAS A KEMPIS]
DENIS, Maurice (illustrateur)
BELTRAND, Tony (graveur)
L'imitation de Jésus Christ. Traduction anonyme du XVIIe siècle honorée d'un bref de notre Saint-Père le pape Pie IX...
Paris, Ambroise Vollard, 1903
In-4 de 456 p. Exemplaire sur Chine d’origine 66/120, non coupé, acquis à la vente Schuman.
Metz, Bibliothèques – Médiathèques, Res Sch Imp 36
De même que dans la Bible l’image peut illustrer un sens allégorique de l’histoire relatée par le texte ; de même dans un ouvrage portant sur la vie de l’âme l’image peut représenter une scène, biblique ou non, dont le texte serait comme l’allégorie. Ainsi de l’Imitation de Jésus-Christ illustrée par Maurice Denis. Dans ce texte du XVe siècle Jésus-Christ apprend lui-même à son fidèle, chapitre après chapitre, comment mener une vie spirituelle. Le chapitre « Qu’il faut s’exercer à la patience et à combattre les concupiscences » est illustré par une scène de la Genèse, le combat de Jacob et de l’Ange. Tout se passe comme si le texte était l’interprétation morale, allégorique, de l’image.
FINÉ, Claude Oronce de Brianville
LE CLERC, Sébastien (illustrateur)
Histoire sacrée en tableaux, pour Monseigneur le Dauphin
Paris : Chez Charles de Sercy, 1693 (2ème édition)
In-12 en 3 volumes, Reliure plein cuir en veau, dos et coupe estampés à chaud.
Metz, Bibliothèques – Médiathèques, Res K 1875.
L’illustration des scènes historiques de la Bible évolue au XVIIe siècle, devenant plus dramatique. Elle se conforme en cela à l’esthétique baroque qui domine alors. Mais elle se met surtout au service de la spiritualité ignacienne, qui invite à méditer l’Ecriture en se représentant le paysage, les personnages, jusqu’aux objets, aux costumes – cet exercice est appelé composition de lieu.
Les gravures de Sébastien Le Clerc s’inscrivent dans cette veine. Ses compositions combinent une mise en scène très dramatique, souvent appuyée sur des tentures ; et un dessin des objets et des lieux précis, réaliste, sans être archéologique.
Mise en page et agrément : le livre d’heures
Heures à l’usage de Rome
Paris : Philippe Pigouchet pour Nicolas Vivien, [vers 1515]
In-8 de 132 feuillets imprimé sur vélin. Lettrines peintes à la main. Reliure en basane du XVIIe siècle.
Metz, Bibliothèques – Médiathèques, Res CLMF 5
Les livres d’heures sont particulièrement riches en images constitutives de la mise en page de l’ouvrage. Les grandes parties – calendrier, prière des heures, psaumes – présentent chacune une illustration propre. La prière des heures est notamment divisée en sept parties correspondant aux différents moments de la journée où les prières sont dites ; ce découpage est matérialisé par sept images, constituant un cycle : c'est-à-dire que les épisodes représentés par ces images ont non seulement un lien avec le texte en regard, mais encore entre elles.
Eléments de la structure de l’ouvrage, ces images sont également un objet d’agrément pour le lecteur. Aussi le livre d’heures est-il souvent illustré abondamment. Dans les manuscrits, l’image se traduisait par des enluminures dans les marges représentant des plantes, voire des animaux fabuleux ou des saynètes. Cet usage est repris dans le livre imprimé, avec des adaptations. Dans cet ouvrage l’imprimeur utilise tout son stock de gravures permettant d’illustrer des marges, sans se soucier de leur rapport avec le texte principal : ici la bordure est illustrée de tableaux d’un triomphe de Jules César. Il y a mieux : le livre d’heures comptant 264 pages, l’imprimeur est contraint d’utiliser les mêmes images à cinq reprises. Cela montre combien la présence d’une image, même répétitive, même sans lien au texte, contribue au confort et au plaisir de la lecture.
Mise en page : l’illustration rare
LA HAYE, Jean de (éditeur scientifique)
ROULETTE, Gilles (illustrateur)
Biblia Maxima versionum ex linguis orientalibus, ...
Paris : Denis Béchet, 1660
Metz, Bibliothèques – Médiathèques, C 23
Le développement de la gravure sur cuivre complique l’insertion d’images dans les livres. Dès lors, les éditeurs tendent à réduire leur place, les cantonnant souvent au début du livre. Cet usage consacre au XVIIe siècle le triomphe de deux types d’images : le portrait de l’auteur, gage du sérieux de l’ouvrage, et l’allégorie du sujet de l’ouvrage.
La représentation de l’auteur est presque une constante de l’histoire du livre : autoportraits littéraires des poètes latins, portraits d’Evangélistes, lettrines où se cache un copiste, images de la présentation du livre par l’auteur au roi, à la reine, et de nos jours photographie dans un coin de la 4e de couverture. Quant à l’image allégorique, elle a engendré toute la gamme de nos images de couverture contemporaines : les allusives, les incitatrices, les explicites, les design …
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