La gravure dans les livres pour enfants
La gravure se manifeste dans les livres pour enfants dès que ceux-ci apparaissent. C’est d’abord dans le domaine scolaire que l’image est utilisée. Comenius, pédagogue tchèque, professe l’idée que l’enseignant se doit éveiller l’intérêt de son élève. Et pour se faire, il préconise l’utilisation d’images, à l’époque gravées sur bois. C’est ainsi que son manuel de latin pour les enfants Orbis sensualium Pictus (1658) associe chaque mot à une image. L’image enfantine a, dès les origines, un rôle didactique qui rassemble à la fois une fonction documentaire (montrer l’inconnu) et une fonction mnémonique (fixer la mémoire). Ce rôle didactique va demeurer longtemps primordial.
François de SALIGNAC DE LA MOTHE-FENELON
Les Avantures de Télémaque, fils d’Ulysse
Fonds de conservation : J 644
François de Salignac de La Mothe-Fénelon, évêque, fut le précepteur du petit-fils de Louis XIV. Pour son élève royal il écrivit un roman éducatif et d’aventures : Les Aventures de Télémaque, fils d’Ulysse. Dans ce livre Télémaque, accompagné par son précepteur Mentor, voyage autour de la Méditerranée et visite des pays largement imaginaires qui souffrent de mauvaise gestion. Il y apprend de Mentor et de différents interlocuteurs l’art d’un juste gouvernement. Publiées en 1699, sans l’autorisation de l’auteur, Les Aventures de Télémaque, après avoir provoqué la disgrâce de Fénelon, connurent un succès de librairie considérable. Ce fut le livre de base de l’instruction prodiguée dans les collèges pendant tout le XVIIIe siècle et même encore sous l’Empire. Dans cette édition de 1741, les gravures, un peu écrasées, jouent un rôle essentiellement spectaculaire. Nulle information historique, nulle carte du voyage, mais des images destinées à frapper l’imagination des lecteurs.
Daniel DEFOE
La vie et les aventures surprenantes de Robinson Crusoé
Londres, i.e. Paris : Cazin successeur de Valade, 1785 (réemploi du stock hérité de Valade par Cazin)
Fonds de conservation : TGG 53
Le premier grand succès de librairie d’un roman lu par de jeunes lecteurs, est le Robinson Crusoé de Daniel Defoe publié en France en 1720, un an seulement après son édition anglaise. Pas de dessein pédagogique dans ce roman, c’est pour cela précisément que Jean-Jacques Rousseau en fait le seul livre qu’il donnera à lire à son Émile. Les gravures qui accompagnent les différentes éditions de Robinson Crusoé sortent donc du cadre didactique ; elles sont placées là pour émerveiller le lecteur, pour le faire rêver aussi. Dans cette édition en quatre volumes, publiée en 1785 à Paris (et non à Londres en 1784 comme indiqué sur la page de titre), les gravures, d’une grande finesse, brassent toute la mythologie de Robinson : naufrage, costume en peau de chèvres, scènes de cannibalisme, massacres de sauvages… Le portrait de Robinson disposé en frontispice du premier volume est conforme à l’image canonique que l’on retrouve depuis 1719. On notera, si on le compare aux éditions anglaises, que les éditeurs français ont très tôt ajouté une scie à l’équipement et aux armes du naufragé, en faisant un héros plus industrieux qu’aventurier. Cette représentation de Robinson va traverser les siècles et elle continue à nous être familière.
Madame D’AULNOY
Chatte blanche
Troyes : Baudot, 1806
Fonds de conservation
Si le Robinson Crusoé était un petit livre bien illustré, d’autres ouvrages le sont beaucoup plus parcimonieusement. Cette Chatte blanche, d’après Madame d’Aulnoy appartient à l’ensemble de livres qu’on appelle la Bibliothèque bleue. Il s’agit de petits livrets, couverts de papier bleu, qui étaient vendus par les colporteurs dans les campagnes. Le centre principal de production de la Bibliothèque bleue se situait dans la ville de Troyes, en Champagne. Ces livrets sont pauvres en images, et même ceux qui proposent des textes lisibles par les enfants ne cèdent pas aux charmes de l’illustration. Ils sont réalisés à l’économie et l’insertion d’une image est coûteuse. Le petit bois qui a servi à l’impression de cette gravure, après avoir été utilisé des milliers de fois pour la Chatte blanche, a fort bien pu être réutilisé pour un tout autre texte.
Jeanne Sylvie MALLES DE BEAULIEU
Le Robinson de douze ans
Paris : Lehuby, 1833
Fonds anciens et précieux : RES RJ IN-8 28
La postérité de Robinson Crusoé est immense, on compterait plus de deux mille robinsonnades. Aux déclinaisons diégétiques infinies correspondent des déclinaisons graphiques aussi variées. Ainsi les gravures du titre à succès de Madame Mallès de Beaulieu, Le Robinson de douze ans, ici dans une édition de 1833, reprennent-elles le vêtement canonique de Robinson pour habiller le jeune héros. Dans ce décor de jungle imaginaire, les représentations sont rudimentaires ; on peut penser que l’artiste n’a jamais vu un singe. Mais c’est la naïveté même de l’image qui en fait le charme. De telles images exotiques ont marqué plusieurs générations, faisant de leurs jeunes lecteurs de futurs explorateurs, de potentiels fonctionnaires coloniaux ou simplement des rêveurs et des artistes comme Arthur Rimbaud et le douanier Rousseau.
Le Robinson Crusoé et la Chatte blanche appartiennent encore, chacun à sa manière, à une économie artisanale ; c’est seulement à partir des années 1830 que l’édition va entrer dans son âge industriel. Le besoin de manuels scolaires consécutif à la loi Guizot de 1833 va obliger les éditeurs, au premier rang desquels Louis Hachette, à adopter de nouvelles techniques d’impression. Il est désormais possible d’imprimer facilement sur la même page du texte et des images. D’autre part, la technique de la lithographie se répand permettant de tirer les images en plus grandes quantités que la gravure sur bois ou sur métal. Grâce à ces avancées techniques et aux progrès simultanés de l’alphabétisation, le livre pour enfants va connaître un premier âge d’or.
Miguel de CERVANTES
Jean-Ignace GRANVILLE (illustrateur)
L’ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche
Tours : Mame, 1870
Fonds ancien et précieux : RES RJ IN-8 39
Le grand dessinateur et lithographe nancéen Jean-Ignace-Isidore Gérard (1803-1847), qui prit pour nom d’artiste Granville , fait partie de la génération romantique ; il en est même un des fleurons. Sa version de L’ingénieux chevalier Don Quichotte de la Manche, adaptation de Cervantès, présente d’expressives gravures, à mi-chemin de la caricature. L’encadrement de ces planches hors-texte ressemble à ce qu’on connaissait dans les livres plus anciens. Mais ici foin de trophées glorieux, l’arme qui surplombe la scène représentée est la lance brisée contre les moulins à vent. Ou comment conserver la forme ancienne en détournant le sens. Le genre noble en gravure est perverti par Granville, comme le roman de chevalerie l’était par Cervantès — et avec la même prolificité. Par l’intermédiaire de ces lithographies, c’est la modernité qui perce timidement dans l’édition pour la jeunesse.
Pauline GUIZOT
Les enfants : contes
Paris : Didier, 1856
Fonds ancien et précieux : RES RJ IN-8 48
C’est dans le contexte de l’industrialisation de l’édition que paraît en 1856 cette édition du recueil Les Enfants, contes de Mme Guizot. Cette dernière, née Pauline de Meulan et disparue en 1827, fut la première épouse du ministre Guizot, elle était écrivain avant de le rencontrer et avait déjà publié outre des essais de pédagogie, plusieurs contes moraux destinés à la jeunesse. Les couleurs des chromolithographies qui illustrent ce volume sont encore timides, les trois couleurs primaires sont plus juxtaposées que combinées, mais l’effet en est déjà séduisant pour l’œil. L’image devient à partir de ce moment un véritable argument commercial pour les éditeurs pour la jeunesse.
Gustave DORE
La Semaine des enfants, numéro 84
Paris : Hachette, 1858
Fonds de conservation
Un des principaux artistes de l’époque, Gustave Doré (1832-1883), a travaillé sans rechigner pour les enfants. On connaît ses illustrations des Contes de Perrault, des Fables de La Fontaine, de Münchhausen ou de la comtesse de Ségur mais il a aussi collaboré, ce qui se sait moins, à la presse enfantine. La Semaine des enfants, sous-titrée Magasin d’images et de lectures amusantes et instructives était un hebdomadaire de huit pages lancé par Hachette en collaboration avec Lahure en 1857. Il proposait des récits illustrés par les meilleurs dessinateurs du moment, récits qui paraissaient ensuite en volumes dans la Bibliothèque rose, créée la même année. La dimension amusante de l’image de Gustave Doré qui nous montre le supplice du comte d’Armagnac nous échappe un peu, mais en réalité cette gravure vient illustrer une leçon de morale prenant appui sur l’histoire de France. La traîtrise est toujours justement punie, le tortionnaire fut-il un tyran. L’image, dans la presse enfantine, retrouve sa fonction pédagogique — ici, celle d’un exemplum patriotique, si l’on peut risquer l’expression, ailleurs comme souvent dans Le magasin d’éducation et de récréation du concurrent Hetzel celle de vulgarisatrice de documents géographiques originaux.
Johann Rudolf WYSS
Le Robinson suisse, ou Histoire d’une famille suisse naufragée
Paris : Théodore Lefèvre, 1862
Fonds anciens et précieux : RES RJ IN-8 40
Robinson encore, dans cette édition de 1862 (un demi-siècle après la première édition) du Robinson suisse de J.R. Wyss. Ce roman est, parmi toutes les robinsonnades, un des plus connus et des plus souvent édités. La gravure en est infiniment plus habile que dans les Robinsons précédents. Les animaux exotiques sont plus documentés, même si la situation représentée demeure improbable. La technique de gravure est dite à la « manière de crayon » avec des rehauts de blanc, ce qui permet à l’artiste de donner une impression de profondeur à son œuvre en sortant de la bichromie stricte.
Ce type de livres pour adolescents, bien illustrés, cossus se répand pendant le Second Empire. Ils font partie des objets distinctifs des jeunes collégiens et lycéens — part infime de la population adolescente française — et sont des marqueurs sociaux fiables qui identifient leurs propriétaires à la bourgeoisie aisée.
Edouard-René LABOULAYE
Yan DARGENT, illustrateur
Contes bleus
Paris : Furne, 1864
Fonds de conservation : ATR 413
Les Contes bleus d’Édouard Laboulaye sont édités en 1864 par la librairie Furne, ils sont illustrés par Yan Dargent. L’auteur, juriste et homme politique libéral, se fait pour l’occasion pédagogue en compilant des contes populaires qui seront publiés en trois recueils. Le travail du dessinateur est caractéristique de l’illustration romantique : les vignettes sont extrêmement nombreuses dans le livre — deux ou trois par page —, elles sont dynamiques et redoublent la narration textuelle par une narration proprement graphique.
L’image n’est plus à côté du texte, elle y est intimement mêlée ; ce type de livres préfigure ce que deviendront l’album illustré et la bande dessinée dans les décennies à venir.
Pierre-Jules STAHL
Lorentz FROELICH, illustrateur
Le pommier de Robert
Paris : Hetzel, 1878
Fonds de conservation : H 523
Le Pommier de Robert publié en 1878 par Hetzel propose deux images consécutives (II et III) qui attestent de la virtuosité du dessinateur Frœlich. Le jeune Robert s’est goinfré de pommes, il est assis sur le sol, au premier plan sous le pommier, incapable de bouger tandis que ses cousins jouent au volant derrière lui. L’image est dessinée à hauteur d’enfant, et même d’enfant au sol, au point que ceux qui jouent derrière le malheureux héros sont vus en contre-plongée. La scène partagée entre un premier plan statique et un second plan dynamique est le résultat d’une observation attentive des jeux d’enfants par l’artiste. La vignette suivante montre le même Robert couché dans son lit, victime d’un cauchemar. Foin du réalisme dans cette gravure, c’est Füssli qui est convoqué : une gigantesque pomme surmontée d’un petit diable moqueur pèse sur l’estomac de Robert. Le passage entre la scène croquée sur le vif et la fantasmagorie se fait naturellement avant que l’album retrouve le cours du quotidien. Cet album appartient à la première collection, appelée « La Bibliothèque de Melle Lili et de son cousin Lucien », qui propose aux jeunes enfants des livres dont l’illustration occupe la place centrale, le texte n’en étant qu’un accompagnement. Les techniques de gravure en couleurs sont désormais tout à fait au point, mais les feuilles ne sont imprimées que d’un côté, et dans l’album les pages vierges alternent avec les pages illustrées.
Paul d’IVOI
Louis TINAYRE, illustrateur
Corsaire Triplex
Paris : Société d’édition et de librairie, 1898
Fonds de conservation : BB 70
L’aboutissement de près de deux siècles de gravure dans les livres pour la jeunesse se situe à la fin du XIXe siècle, avant que d’autres techniques de reproduction de l’image, basées sur la photographie ne l’emportent. De beaux livres, souvent des livres d’étrennes, dans de riches cartonnages polychromes, réunissent une abondance de gravures pour illustrer des romans pour adolescents. Ainsi en est-il de Corsaire Triplex de Paul d’Ivoi, illustré de cent gravures dans le texte, de douze grandes compositions hors texte gravées sur bois, de huit compositions tirées en couleur d’après les dessins de Louis Tinayre, publié en 1898. Le dessinateur, peintre officiel des campagnes océanographiques du prince Albert Ier de Monaco, y use de la gravure comme d’un succédané de la photographie, transformant le roman d’aventures en un quasi roman-photo. La maîtrise des techniques de reproduction de l’image en grande série à laquelle est parvenue l’édition à ce moment-là fait que ce type d’ouvrage, nonobstant parfois le peu d’intérêt du texte, demeure un plaisir pour le lecteur.
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